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Festival de La Rochelle 2019

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Entretien avec Eugénie Zvonkine

critique de cinéma, spécialiste du cinéma russe et auteur d’une thèse sur Kira Mouratova un cinéma de la dissonance.Le 2 juillet 2019 au Festival de la Rochelle

JMZ Merci Eugénie Zvonkine de m’accorder cet entretien. En effet c’est au festival de Belfort il y a quelques années que j’avais découvert avec bonheur grâce à vous la cinéaste russe Kira Mouratova, à nouveau honorée ici cette année. Ma 1ère question est donc de vous demander comment vous avez repéré cette réalisatrice qui en France était quasiment inconnue et en Union soviétique, à l’époque, très censurée.

EZ Il se trouve que je suis russe, je suis née en Russie, j’ai grandi jusqu’à mes 12 ans à Moscou. Ainsi pour voir les films russes je n’ai pas besoin de traduction; ce qui est un grand avantage, en particulier pour des réalisateurs qui ne sont pas forcément très connus en France. Mouratova est effectivement censurée jusqu’à la Perestroïka qui commence en 1986, mais après elle est réhabilitée et au contraire elle jouit d’une grande admiration, d’un grand respect du public, des intellectuels, de tous les cinéphiles, dont faisaient partie mes parents; ce sont mes parents, ma mère qui était une grande amatrice de son cinéma, qui me l’ont fait découvrir alors que nous étions déjà en France. Donc c’est comme ça que j’ai découvert ses films. Mais il faut savoir qu’en Russie si vous demandez à n’importe quel cinéphile s’il connaît Kira Mouratova, il connaît, en Ukraine aussi évidemment. Dans l’espace post-soviétique, c’est un grand nom, ce qui peut sembler surprenant ici parce qu’on la connaît vraiment très peu ou très marginalement . Finalement ce n’était donc pas si surprenant que ça, et j’ai eu envie de travailler sur elle parce que d’une part il y avait quelque chose qui me séduisait énormément dans ses films et d’autre part quelque chose qui me résistait, des films dont on ne se lasse pas et qu’on a plaisir à décortiquer parce qu’on se dit qu’on va mieux les comprendre et encore mieux les aimer.

JMZ Il y a quelque chose que vous dîtes dans le peu que j’ai pu lire dans le catalogue et ailleurs, vous parlez, et j’aimerais que vous me l’expliquiez un petit peu, d’un cinéma de la dissonance.

EZ Pourquoi j’ai proposé ce terme là, c’est parce que je cherchais un terme qui résume un peu ou qui condense la démarche de Mouratova et j’ai trouvé que c’était celui qui correspondait le mieux…je vais essayer d’aller vite parce que je le déploie sur pas mal de pages dans mon livre… en fait l’idée c’est que dans la dissonance, pour qu’il y ait dissonance, il faut qu’il y ait d’une part 2 éléments identifiables et parfaitement hétérogènes qui ne se fusionnent pas en un et il faut d’autre part que ces 2 éléments se confrontent de façon dérangeante pour celui qui les reçoit: l’auditeur, le spectateur, le lecteur. Donc je suis parti de là, de quelque chose de dérangeant

JMZ c’est une des fonctions de l’art d’ailleurs…

EZ oui je trouve, tout à fait, et il y avait ce terme inventé par les russes dans les années 20 -l’étrangéisation- qui était une façon de dire qu’une des fonctions de l’art était de prendre une chose familière et de la défamiliariser ce qui faisait qu’on était tout à coup face à quelque chose qui était artistique. Mouratova, c’est sa manière de procéder: elle prend les choses, on ne peut pas dire qu’elle les confronte, ce serait alors très simple ce serait du contraste, mais elle les met ensemble d’une façon qui ne les fait pas fusionner et qui nous surprend et nous interroge dans nos habitudes de spectateur; quant à moi c’est aussi une des manières dont j’explique le fait que son cinéma évolue énormément : si vous regardez son tout 1er film Brève rencontre  et si vous allez beaucoup plus loin et regardez Le syndrome asthénique et ensuite vous allez regarder dans l’époque post soviétique, un film comme Deux en un ou Mélodie pour orgue de barbarie  vous pourriez avoir l’impression que ce n’est pas la même réalisatrice tellement ces films ont des factures en apparence différentes, mais en fait la manière de procéder est toujours la même - la dissonance-. Ce qui est toujours très cohérent d’un film à l’autre c’est qu’elle repousse toujours plus loin l’habitude perceptive du spectateur: une fois qu’on s’est habitué à quelque chose, on sera de nouveau pas très à l’aise dans le film suivant, interrogé dans nos habitudes et dans nos certitudes, ce qui fait que pour moi c’est un cinéma qui est passionnant; bien sûr il n’est pas très reposant, car il vous surprend constamment et tout ne survient pas comme on s’y attendait.

JMZ Et sa thématique, ses thématiques qui tournent souvent, et de façon frappante, autour de l’intime, ce qui lui a été reproché à l’époque soviétique, comment est-ce qu’elle les décline ? effectivement le 1er film qu’on a vu ici c’est la relation mère-fils, dans Les longs adieux, qui est extrêmement nuancée et très fine : est-ce que c’est quelque chose qui l’intéressait au delà de toute espèce de contextualisation dans la société ? parce qu’on à l’impression que ça pourrait se situer n’importe où.

EZ Oui je je pense que c’est assez universel . Je pense qu’une des grandes obsessions de Mouratova c’est la difficulté de la relation à l’autre et un des exemples de cette difficulté c’est la relation entre les parents et les enfants; des choses qui se jouent et se rejouent dans beaucoup de ses films, parfois sur un mode comme dans Les longs adieux, parfois différent comme dans Parmi les pierres grises, ou sur des modes beaucoup plus violents dans l’époque post-soviétique parce que là on arrive à des matricides, des abandons d’enfants, cela devient beaucoup plus virulent . Ce qu’on lui a reproché ce n’est pas de s’intéresser à cette relation mais de la peindre de façon anti-soviétique ou a-soviétique parce que dans la mentalité soviétique on doit le respect aux aînés; et par exemple on lui a énormément reproché dans Les longs adieux que cette mère soit défaillante, parce qu’on la voit pendant tout le film échouer à être une bonne mère

JMZ Elle est de fait très possessive et très fragile.

EZ En effet elle est très touchante et en même temps elle fait tout ce qu’il ne faut pas faire; et ça a posé un gros problème parce qu’on ne voulait pas ce genre d’image de la mère ; parce qu’en plus la mère en Russie c’est la mère patrie, il y a toute cette symbolique là, donc on n’était pas du tout content de vor une mère comme ça.

JMZ à propos des pierres grises du reste qui a été caviardé, est-ce qu’on peut retrouver le film intégral tel qu’il a été voulu par l’auteur ?

EZ Non, alors c’est une histoire tout à fait tragique parce que le film a été remonté sans Mouratova, tellement le conflit était grand avec le studio et le Goskino central.

JMZ Elle ne voulait même pas le remonter

EZ Ce n’est pas qu’elle ne voulait pas; à un moment on lui prend le film on l’emporte à Moscou et on le remonte sans lui demander son avis et elle, dans une espèce de tentative désespérée de récupérer le film et très mal conseillée malheureusement, elle demande à ce qu’on retire son nom du générique. Du coup comme le film est remonté sans elle les chutes sont lavées, donc impossible au moment de la réhabilitation de reconstituer une version d’auteur. Mais vous l’avez vu, c’est malgré tout un film d’elle, il y a tellement de Mouratova dans chacun des plans que ça reste un film de Mouratova !

JMZ …bien que le film soit très énigmatique , très hétérogène, le fantastique cotoyant le réaliste…cela semble à la 1ère vision un film difficile à analyser

EZ Oui, avec ces coupures et ce remontage , bien sûr. J’en fait une appoche dans mon livre consacré à Mouratova. En tous cas ce qu’on y voit, et en le comparant aux longs adieux, c’est que dans les deux films il ya l’idée qu’on peut faire tomber le masque: à la fin des longs adieux la mère enlève sa perruque, et la fin des pierres grises le père enlève son masque d’animal; dans les deux cas in extremis on rattrape quelque chose de la relation; c’est ça aussi qui est intéressant chez Mouratova, c’est un cinéma d’êtres désaccordés qui ont leurs obsessions, qui soliloquent, qui ont du mal à s’entendre et à se comprendre, qui sont souvent assez cruels les uns avec les autres, mais il y a en même temps un vrai espoir de la relation dans son cinéma, et quand ça passe cela porte ses films et les illumine. A la fin il y a quand même quelque chose de la relation qui est sauvé.

JMZ je voudrais vous demander pour finir si on peut trouver certains de ses films en DVD, éventuellement en allant jusqu’en Russie ?

EZ En France pas du tout ; en Russie bien sûr…on peut aussi les trouver sur internet mais pas sous-titrés. Cependant il ya une bonne nouvelle : une grande rétrospective se prépare à la Cinémathèque Française cet automne, et normalement il y a des films qui vont sortir en salle ensuite avec la parution en principe d’un coffret DVD.

Jean-Michel Zucker

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