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1622- 2022 : MOLIERE a 400 ans

Pro-Fil Marseille 12 novembre 2022

Pour célébrer ce 400° anniversaire, la compagnie Sketchup (textes) et Pro-Fil (extraits de films) ont organisé le 29 avril une soirée d’hommage à Molière. Nous avons ensuite décidé d’élargir cet hommage et de lui consacrer notre traditionnel « Samedi de Pro-Fil » en fin d’année.

Dès les débuts du cinéma, les réalisateurs utilisent des pièces de théâtre : ils ont là une source inépuisable d’histoires de personnages, de dialogues, qui ont fait leurs preuves. En 1908 déjà, Meliès met en scène L’avare. En 1914, Max Linder réalise Le mariage forcé.  Dans tout le monde occidental on fait de même : en Allemagne, Herr Tartüff (F. G. Murnau – 1926). En Italie, Il medico per forza (Carlo Campogalliani – 1931). Certaines pièces ont particulièrement la faveur des cinéastes : on dénombre 11 adaptations (films ou téléfilms) du Misanthrope, dont une d’Ingmar Bergman, qui a également réalisé L’avare et L’école des femmes.

Une question se pose à nous : le cinéma trahit-il le théâtre en le filmant ? Peut-il l’enrichir ? Que peut-il lui apporter ?

Molière dans le siècle de l’hypocrisie

   Herr Tartüff  de F. W. Murnau (1926) – film muet.

          Projection intégrale du film

Comme Molière, le réalisateur allemand F. W. Murnau (1888-1931) a souffert de l’hypocrisie, en particulier de l’hypocrisie religieuse. Ses parents l’ont obligé à changer son nom, parce qu’ils ne supportaient pas de voir leur honorable patronyme traîné dans la boue par un fils comédien, homosexuel de surcroît. Il choisit de mettre en scène Tartuffe et d’en faire un combat contre l’hypocrisie.

 Le film met en scène la gouvernante malhonnête d’un richissime vieillard. Pour récupérer ses biens, elle l’incite à déshériter son petit-fils, qui d’après elle mène une vie fort dissolue : « Il paraît même qu’il est comédien ! ». Pour la démasquer, le petit-fils organise dans la maison la projection d’un film : Herr Tartüff. Emil Jannings y campe un Tartuffe odieux, menteur, goinfre, libidineux. Elmire, très amoureuse de son mari, parvient à faire jaillir la vérité. Grâce au film, le grand-père abusé ouvre enfin les yeux, et la gouvernante est chassée de la maison.

 C’est un film très original, avec une construction en mise en abyme, un film dans le film. Il est donc un hommage au cinéma, qui révèle les turpitudes des hommes. Ce faisant, il est parfaitement fidèle à Molière. Il se termine par un avertissement solennel. Le petit-fils dit à son grand-père : « Souvent, l’hypocrite est assis à côté de vous, et vous ne vous en doutez pas ». Puis il se tourne vers le spectateur et s’adresse directement à lui, les yeux dans les yeux : « Et toi, par exemple, sais-tu à côté de qui tu es assis ? » L’effet est glaçant. 

 Et on découvre la réponse à la question que nous nous posions sur ce qu’apporte le cinéma au théâtre. Les personnages sont libres de se déplacer, les angles de vue dirigent le regard du spectateur vers l’essentiel, les gros plans mettent en lumière les visages des comédiens et l’importance des objets. Par exemple, un plan très rapproché sur une paire de chaussures mal rangées et mal entretenues révèle la négligence de la gouvernante. Incontestablement, le cinéma peut enrichir le regard du spectateur. Il ne saurait toutefois remettre en question la représentation théâtrale, qui permet de vivre en temps réel les émotions exprimées par les comédiens, de percevoir leur voix, leur souffle, parfois leurs maladresses. Et au théâtre, chaque spectacle est un moment unique, qui ne se produira jamais plus à l’identique, ce qui le rend d’autant plus précieux.

 Tartuffe de Gérard Depardieu (1984) – théâtre filmé

    Extrait : la scène de séduction

 En 1984, Jacques Lassalle met en scène Le Tartuffe au TNS et, contrairement à Murnau, choisit un acteur séduisant : Gérard Depardieu. Celui-ci filme par la suite cette mise en scène pour une distribution en salle.

 Il s’agit donc d’un spectacle filmé, la convention théâtrale est respectée, on ne sort pas de l’espace scénique, mais la liberté de la caméra permet au réalisateur de guider le regard du spectateur. Nous ne sommes plus totalement au théâtre. Depardieu y incarne un Tartuffe d’une beauté solaire, infiniment séducteur, qui s’exprime d’une voix douce et enjôleuse. La peinture de l’hypocrisie n’en est que plus violente.

Le cinéma au service du théâtre

 Les fourberies de Scapin de Roger Coggio (1981) – film

   Extrait : Acte II scène 5 (scène de la galère)

 Cette pièce était au programme des collèges. Le film est une commande de l’Education Nationale, destinée à aider professeurs et élèves dans la découverte de Molière.

 Dans la scène que nous avons choisie, le valet Scapin (Roger Coggio) doit extorquer 500 écus à Géronte (Michel Galabru), vieillard d’une avarice légendaire. Ce n’est pas une tâche aisée, mais Scapin a des ressources infinies en matière de mensonge et de tromperie. Le metteur en scène a su utiliser toutes les possibilités du cinéma pour animer cette négociation. Le dialogue se tient dans une immense voilerie napolitaine. Des cordages, des escaliers, des engins qui montent et qui descendent, toute une machinerie permet à Roger Coggio de se déplacer dans tous les sens, de se cacher, de grimper, de sauter d’une voile à l’autre avec une agilité de singe, pendant que Géronte essaie tant bien que mal de résister à ses assauts incessants. C’est une scène truculente, qui se déroule sous les yeux amusés de dizaines de femmes et d’enfants occupés à coudre des toiles. La qualité des comédiens, les couleurs vives, les mouvements incessants des objets et des personnes, la musique entraînante d’une tarentelle napolitaine contribuent à offrir au spectateur un plaisir de pur divertissement.

  Dom Juan ou le festin de pierre de Marcel Bluwal (1965) – dramatique télé en noir et blanc

       Extrait : acte V

 Dans les années 60, on voit fleurir à la télévision un grand nombre d’émissions dramatiques et culturelles, marquées par un vrai souci de porter l’héritage culturel du monde à la connaissance du public le plus large possible. De grands réalisateurs sont à l’œuvre dont Claude Barma, Claude Santelli, Jean Prat, Marcel Bluwal, pour ne citer qu’eux.

 Citons Marcel Bluwal : « Lorsque je suis allé voir Albert Olivier, patron, alors, de la TV, pour lui expliquer ce que je voulais faire du Dom Juan de Molière : une version critique, intemporelle, tournée en 35mm, dans des décors réels, vidés de leur substance historique, en faisant de l’action une quadruple insurrection contre le père, sous la forme de Dieu, sous la forme du Roi, représentant l’état social, du vrai père, et bien entendu du Commandeur, incarnation de tous les pères à la fois, qu’il faut défier, et toutes ces révoltes, au nom d’une affirmation de liberté pour l’homme, tout cela avec les moyens d’un film de cinéma, il m’a dit : « Je ne sais pas si tout ça est dans Molière, mais vous avez le droit de le faire… ». La télévision de cette époque avait toutes les audaces.

 Dom Juan est une pièce très étrange : une série d’évènements s’y succèdent sans lien logique, le héros et son valet Sganarelle courent d’un lieu à l’autre, d’une rencontre sans lendemain à l’autre. C’est une course en avant de Dom Juan dans sa recherche de liberté absolue, où se révèle son athéisme forcené, son besoin de dominer les hommes et les femmes en les trompant et les abusant. Et le cinéma, en sortant du cadre étroit de la scène, a les moyens de montrer parfaitement cette course. On passe d’un rivage marin à un restaurant de luxe, d’une cavalcade en forêt au cadre somptueux de la Saline Royale d’Arc-et-Senans.

 Dans l’acte IV, Dom Juan (Michel Piccoli) s’est débarrassé de ses créanciers, de son père, d’Elvire, et même d’un spectre venu lui adresser un ultime avertissement. Il laisse là son cheval, son épée, tout ce qui constituait sa vie de grand seigneur. Suivi de Sganarelle terrorisé (Claude Brasseur), il va défier une dernière fois la statue du Commandeur, monte sans faillir les escaliers grandioses des Salines, et affronte la mort debout, accompagné dans sa chute finale par le Requiem de Mozart, pendant que Sganarelle pleure amèrement.

 A cette époque-là, les téléfilms étaient considérés comme une forme mineure du cinéma. Mais celui-ci a su gagner ses lettres de noblesse.

Jouer Molière

  Elvire-Jouvet 40 de Benoît Jacquot (1986) – théâtre filmé.

 D’avril à septembre 1940, Louis Jouvet donne à Claudia, jeune comédienne en fin d’études, sept leçons d’interprétation sur la scène dans laquelle Elvire, illuminée par la foi, vient supplier Don Juan de se convertir pour le salut de son âme. Ces leçons sont prises en note. En 1986, Brigitte Jacques écrit une pièce à partir de ces notes et la met en scène au TNS, avec pour interprètes Philippe Clevenot et Maria de Medeiros. Ce spectacle rencontre un immense succès, et Philippe Clevenot obtient pour son interprétation la plus haute récompense qui soit : un Molière ! Fabrice Lucchini, ébloui, demande à Benoît Jacquot de filmer le spectacle. Le film est diffusé sur Arte en 1987 et rencontre un succès étonnant : on ne sort jamais de la salle de répétition, une salle dans une demi-obscurité, quelques bancs, une estrade, trois jeunes gens en costume de ville, rien de bien spectaculaire; il n’y a pas d’intrigue, pas de rebondissements, on y interprète indéfiniment la même tirade jamais jouée jusqu’au bout ; et nous sommes étreints par la souffrance de la jeune comédienne qui ne parvient pas à donner l’interprétation demandée par son professeur. Ce n’est donc pas un film plaisant. Mais on y découvre le travail du comédien, les pièges à éviter, les doutes, les progrès de l’élève, les exigences du professeur. C’est un film austère, intelligent, passionnant. 

  Alceste à bicyclette de Philippe Le Guay (2013) – film

    Extrait : la répétition

 Ce film est une libre transposition du Misanthrope, une proposition cinématographique originale. Il met en scène deux comédiens autrefois amis : Gauthier Valence (Lambert Wilson), élégant, rendu immensément célèbre par un rôle de médecin dans une série médiocre pour la télévision, et Serge (Fabrice Lucchini) qui s’est retiré dans une maison délabrée de l’île de Ré, ulcéré par les trahisons du milieu théâtral. On y reconnaît bien sûr Philinte et Alceste. Gautier se rend chez Serge pour lui proposer de monter Le Misanthrope dans un théâtre parisien. Au gré des répétitions, le film évoque l’amitié, Louis Jouvet, les difficultés de la diction des vers pour un public contemporain, la violence de ce milieu, l’absurdité de la célébrité de certains comédiens, et bien entendu Molière. C’est un film tendre, comique (ah ! ce téléphone exaspérant qui interrompt sans cesse le travail !), généreux, profondément humain. Et il est la preuve que les textes de Molière n’ont pas vieilli. Aujourd’hui comme au XVII° siècle, vivre et entretenir une amitié ne va pas de soi

Molière en personne

 De nombreux films mettent en scène la personne même de Molière. En France, cinq films ont pour titre Molière. Le plus récent est celui de Laurent Tirard (2007), le plus réussi est sans conteste celui d’Ariane Mnouchkine Molière ou la vie d’un honnête homme (1978) . Long de quatre heures, ce film retrace la vie de Molière, de son enfance dans une famille aisée et aimante de tapissiers, jusqu’à sa mort à 51 ans après la 4° représentation du Malade imaginaire en 1673.

    Deux extraits assez longs.

 Le premier extrait évoque sa vocation d’acteur, son engagement contre l’obscurantisme des dévots et l’hypocrisie de la société de son temps. Jeune étudiant en droit à Orléans, Molière découvre les œuvres de la Compagnie du Saint-Sacrement, secte de dévots qui veulent interdire le carnaval traditionnel et la licence qu’il engendre. Mais le carnaval a bien lieu. C’est l’occasion pour Ariane Mnouchkine de mettre en scène une profusion de personnages, de costumes, de musiques. Lors de l’affrontement entre les forces de l’ordre et le peuple, le jeune Molière découvre une troupe d’acteurs dirigés par Madeleine Béjart. Il est fasciné par leur jeu, par la liberté de mœurs qui règne dans ce groupe, et décide de se joindre à eux.

 Le second extrait choisi est la fin du film et couvre 15 ans de la vie de Molière à Paris. Il commence par un banquet truculent, lors duquel est signé l’acte de création de « L’illustre théâtre ». Il évoque la création des grandes pièces, notamment Tartuffe, L’école des femmes, Le malade imaginaire. C’est l’époque où Molière, soutenu par le jeune roi Louis XIV, dénonce les travers de son temps. Mnouchkine met en scène les fêtes somptueuses de la cour, un mariage forcé entre une enfant et un vieillard, les cabales qu’il doit affronter à l’issue de la représentation de Tartuffe, les difficultés de la vie en commun faite de trahisons, de jalousie, d’échecs parfois. Les difficultés s’accumulent, d’autant plus que le roi, contre son gré, est contraint de leur enlever son soutien.

 Le film se termine par une scène justement célèbre. Malgré une toux opiniâtre, Molière épuisé joue Le malade imaginaire, s’écroule pendant la représentation, et est emmené d’urgence chez lui, accompagné de toute sa troupe. Essoufflés, affolés, les vêtements en désordre, le maquillage défait, hommes et femmes montent un interminable escalier et accompagnent Molière vers la mort, au rythme saccadé de l’air du froid du King Arthur de Purcell. C’est une apothéose.

 Ont participé à la préparation de cette journée :

  Jean-Philippe Beau, André Lansel, Nicole Paroldi, Jean-Pierre et Paulette Queyroy

Paulette Queyroy

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