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Comment faire pour rendre justice à un film ou une oeuvre d'art en général ? Est-ce seulement possible ?
Je poserai la question autrement : dans quelle mesure est-il possible de rendre compte d'une oeuvre à un public qui connaît ou qui ne connaît pas cette oeuvre ?
Il y a la description bien sûr. Il y a des codes, dans la littérature, comme dans l'art - et dans le cinéma. On peut alors commencer par se demander si ces codes sont respectés ou transgressés. Dans ce dernier cas, est-ce que cette transgression fait sens ?
En analysant le langage spécifique d'un artiste on peut étudier l'écart qu'il produit entre le consensus d'une époque et sa conception propre. C'est cet écart précisément qui fait évoluer notre vision du monde et la perception que nous avons des choses et des événements.
Bien, mais le problème c'est que, premièrement, ces fameux codes ne sont pas aussi bien définis, qu'on voudrait bien le croire, ils évoluent sans arrêt, ils dépendent du contexte culturel etc. Et deuxièmement, l'analyse que nous faisons n'est jamais neutre, ce n'est pas comme dans le jeu des enfants "cherchez l'erreur". Bien au contraire, notre perception de l'oeuvre d'art, comme de toute chose d'ailleurs, est profondément marquée par notre sensibilité et notre état psychologique, par notre culture et notre vision du monde. Il n'y a donc pas de descripion objective, il n'y a que des prises de position subjective. Plus ou moins, évidemment. Quelqu'un qui connaît bien l'histoire de l'art va être mieux à même de décrypter les éléments qui composent une oeuvre qu'un néophyte. Ceci dit, il va nous apprendre plus sur ces éléments, certes, mais va-t-il être plus objectif ?
Antichrist de Lars von Trier
The Tree of Life de Terrence Malick

Waltraud Verlaguet
* Voir aussi l'article de David Guiraud dans Réforme
Je rejoins sans doute sur bien des points l’analyse faite par Waltraud Verlaguet sur ce sujet de la critique. Avec toutefois un certain nombre de bémols, de remarques, de réserves et de limites que je voudrais formuler ici.
Tout d’abord, à propos de l’objet même de cet exercice.
Il me semble qu’il faudrait en ce domaine être encore plus humble que ne le suggère Waltraud Verlaguet et reconnaître : oui, les arguments que nous avançons pour analyser un film ne sont que des justifications de nos réactions émotionnelles. Ils n’ont pas de valeur objective. On ne peut pas, Dieu merci, rendre compte d’un film à partir de « critères » définis comme on le ferait pour une machine à laver ou un réfrigérateur. Il n’y a pas de « vérité » objective d’un film. Toute œuvre d’art touche la part intime de notre être, donc ce qu’il y a de plus personnel et d’unique en nous. Dans ce domaine la logique du vrai et du faux ne s’applique pas. Il faut donc que le critique ait la modestie de considérer que ses réactions sont liées à ce qu’il est et imposées par sa sensibilité.
Ceci dit, on ne rend pas compte d’un film pour rien, simplement pour parler d’un film. Il y a un destinataire au bout de cet exercice. Et je dirais que pour moi la critique d’un film est le support d’une relation à trois : le film, le critique et le lecteur (qui a, ou qui n’a pas vu le film). Car c’est moins pour soi que l’on rédige une critique que pour un lecteur (réel ou supposé). C’est lui que l’on cherche à convaincre, non pas du film, mais de la réaction que l’on a eue à l’égard de ce film : en somme, et selon la phrase de Bachelard, « le moi s’éveille par la grâce du toi ».
Mais, pour convaincre, il faut des arguments qui permettront de passer de la réaction émotionnelle à l’analyse des raisons de ces émotions (raisons qui se développent en soi lors de la vision du film, mais qui sont alors encore inaccessibles, inconscientes). Et ces raisons vont en grande partie s’appuyer sur la façon dont le film s’inscrit en tant qu’oeuvre cinématographique. D’où l’importance de connaître non seulement l’histoire du cinéma (son développement en fonction des époques et les lieux, les différentes écoles et mouvements, leurs règles et leurs codes), mais aussi la langue cinématographique, sa grammaire, la façon d’y écrire des mots, des phrases et des chapitres, etc. On pourrait penser que la mise en œuvre de procédés d’analyse somme toute presque « scientifiques », ou en tout cas basés sur une théorie et une logique, devrait conduire à des critiques grossièrement concordantes. Or on remarque qu’il n’en est rien. Il suffit de constater que, de manière à peu près systématique, tout film encensé par Les Cahiers du cinéma est mis en pièces par Positif, ces deux journaux étant pourtant censés représentés ce qui se fait de mieux en matière de compétence cinématographique. Autre exemple chez nous, à Pro-Fil même, Alain le Goanvic et Jean-Michel Zucker : leur compétence en matière de cinéma est incontestable, ce qui ne les empêche pas d’arriver fréquemment à des points de vue totalement opposés. Ainsi sur Des hommes et des dieux et sur Tree of life.
C’est qu’en fait la compétence ne supprime pas l’intervention de la subjectivité dans l’analyse d’un film. Elle la fait pénétrer au contraire dans des endroits que le non averti ne soupçonne pas. Telle longueur de plan peut paraître grossièrement insistante à l’un, et correspondre pour l’autre à la nécessité de souligner l’importance d’un moment. Pour l’un, tel plan en plongée semblera vouloir manipuler le spectateur, pour l’autre il mettra en évidence le regard de Dieu s’apitoyant sur sa créature. Dans un cas comme dans l’autre pourtant, le point de départ sera une donnée purement objective : dans le premier, une durée de plan, dans l’autre, une position de caméra. C’est au niveau de l’interprétation, donc de la subjectivité, que la divergence apparaît.
Faudrait-il en conclure que toute objectivité réelle est impossible ? Sans doute. Au moins faut-il en être conscient et tâcher de conserver suffisamment de lucidité pour faire passer les réactions affectives au banc de l’analyse raisonnée. Quitte à dire, au terme de cet exercice : « Je persiste et signe ! » Je voudrais à ce propos faire une remarque sur le reproche de « réactions viscérales » ou « épidermiques » que l’on adresse parfois à des critiques avec l’idée de les disqualifier en raison du côté extrême des positions prises. Il est curieux de noter qu’un tel reproche ne concerne que les jugements négatifs portés sur les films. On n’est « viscéral » ou « épidermique », donc discrédité, que quand on déteste. Rien de tel, par contre, quand on adore un film. Personnellement, il me semble que les réactions affectives positives à l’égard d’un film sont également de nature viscérale ou épidermique, et qu’elles sont encore plus dangereuses que les négatives parce qu’on s’en méfie moins, parce qu’on les accepte plus facilement. Surtout quand la « thèse » du film, le « message » qu’il transmet sont incontestables et entraînent pour ainsi dire une adhésion d’office. Prenons l’exemple Des hommes et des dieux. Comment ne pas adhérer à 100% à ce qu’il « dit » ? Et du coup, comment ne pas risquer de perdre son esprit critique et ne pas être poussé à adhérer aussi à ce qu’il « montre » ? Au cinéma comme dans la vie l’amour est aveugle, il pardonne tout au cinéaste aimé, il passe sur ses défauts et exalte ses qualités.
Mais sans doute faudrait-il distinguer deux types parmi ces réactions que l’on qualifie de viscérales ou d’épidermiques :
Pour conclure, si l’idée de pouvoir analyser objectivement un film apparaît (heureusement !) un leurre, et s’il y a pratiquement autant de films que de spectateurs, un film n’existant que dans la relation avec celui qui le regarde, loin de déplorer cet état de choses en constatant une fois de plus l’impossibilité d’atteindre la vérité, il me semble qu’il faille au contraire s’en réjouir et s’ouvrir, ainsi que le propose Waltraud Verlaguet, à une « humilité audacieuse » où chacun se sente à la fois libre d’exprimer son point de vue sans crainte d’être (mal)jugé et ouvert à l’écoute tolérante des réactions de l’autre. L’art cinématographique, objet de tout ce débat, ne peut que s’enrichir d’une confrontation aux frontières sans cesse repoussées.
Jean Lods
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