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The Brutalist : « Edifier le futur, se libérer du passé »
Le film de Brady Corbet (USA, 2025) raconte l’histoire d’un architecte juif hongrois, László Tóth (Adrien Brody), survivant de la Shoah et émigré aux Etats-Unis juste après la Seconde guerre mondiale, qui se voit chargé par un riche homme d’affaires, Harrison Lee Van Buren (Guy Pearce) de concevoir et bâtir un centre communautaire à Philadelphie. Face aux défis de la vie d'immigrant et des réalités du capitalisme américain, Il s'efforce de concrétiser sa vision architecturale unique et avant-gardiste. Cette collaboration met en lumière les tensions entre l'art, l'ambition personnelle et les contraintes économiques.
The Brutalist est un film sidérant, monumental, romanesque, une fresque captivante de bout en bout. On reste en état de fascination, et, curieusement, c’est un film qui n’est pas écrasant. C’est un film dense, qui nous happe avec une facilité insolente, pendant trois heures et demie. Il retrace le parcours fictif, pendant trente ans, dans les Etats-Unis d’après-guerre, d’un architecte visionnaire, émigré juif hongrois, rescapé des camps de la mort, amené à affronter un chantier gigantesque pour reconquérir son statut.
Le titre du film assume une référence précise au brutalisme, le>The Brutalist s'ouvre sur une séquence vertigineuse : une mise en tension aboutissant à l'image de la statue de la Liberté renversée, suspendue dans le ciel, sur les notes d'une partition de Daniel Blumberg, qui résonne comme un coup de tonnerre. Le rythme du film est entraînant et nous embarque dans une histoire épique, brutale et dramatique. Et pourtant le film passe tout seul ; à noter la structure originale du film en diptyque séparée par un interlude de quinze minutes, son tournage en Vista Vision, procédé inventé dans les années 1950 pour concurrencer le petit écran, adapté au 70 millimètres. A l’entracte d’un quart d’heure avec compteur à l’écran, on reste dans l’obscurité, on n’a pas peur de la durée. Tout cela en fait un film impressionnant avec un générique « renversant » qui nous questionne : comment résister à l’horreur, à la Shoah ?
C’est un film sur l’intolérance et sur l’antisémitisme avec des images magnifiques : dans une Amérique en plein développement. Il est dit par Van Buren junior : « ici, nous te tolérons », au protégé de son père, qui résume le film. Le film manipule l’ambiguïté entre domination et humiliation et raconte la brutalité du monde, le racisme, qui rejette l’étranger. C’est aussi une très belle histoire de couple.
L’ouverture
Le découpage du film en trois parties nous tient en haleine. L’ouverture traite de la libération de László Tóth, rescapé du camp de concentration de Buchenwald et de l’enfer nazi et de son arrivée en Amérique, de ses difficultés pour survivre et de son énergie pour s’intégrer. Le héros a débarqué à New York juste après la Seconde Guerre mondiale et nous sommes en 1947.
Première partie : L’énigme de l’arrivée
Attila, son cousin, l’accueille en lui révélant que son épouse Erzsébet (Felicity Jones) et sa nièce Zsófia (Raffey Cassidy) sont toujours en vie, mais coincées en Europe en raison de la mauvaise santé d’Erzsébet. László se rend en bus à Philadelphie, où il reste avec son cousin Attila et l'épouse catholique de celui-ci, Audrey, pendant qu'il cherche du travail. Attila propose à László de travailler dans son magasin de meubles. Cette première partie s’appelle The enigma of arrival (l’énigme de l’arrivée 1947-1952). On ne sait pas vraiment où l’on s’embarque. Attendant son épouse et sa nièce, coincées sur le Vieux Continent, László les a précédées dans une Pennsylvanie en plein boom industriel et économique. Architecte de formation, il doit repartir de zéro sur la côte est ; son cousin, qui travaille également sur des chantiers, lui présente le fils d’un riche industriel de Philadelphie. Ce dernier lui demande de refaire la bibliothèque de son père pendant qu’il est absent pour voyage d’affaires. La bibliothèque sera une surprise, dans tous les sens du terme. Car László Tóth invente une structure qui se déploie et se referme sur toute la surface des murs, d’une beauté confondante et d’un modernisme total. Le businessman découvre à son retour la surprise et déteste le résultat et l’architecte ne sera même pas payé. Mais le design unique reste en place, comme une trace d’humanité. C’est le véritable début du récit. En même temps qu’une profession de foi de la part du cinéaste, formulée à travers son personnage : quoi qu’il arrive, quoi qu’il lui en coûte, il ira au bout de ses visions. László Tóth se rapproche finalement de l’industriel qui avait moqué sa bibliothèque car plusieurs architectes et experts l’ont admirée et Harrison Lee Van Buren change d’avis. Au fil des jours le riche et toxique homme d’affaires se toque du talent de László et va lui proposer de concevoir et construire un centre commémorant la mémoire de sa mère récemment décédée. Le film bascule : László a été formé à l’école d’Arts appliqués, fondée en 1919 à Weimar (Allemagne), le Bauhaus, qui fut une école d’Architecture et d’Arts appliqués, véhiculant un courant artistique fondé sur l’unification de l’art et de l’architecture.
Deuxième partie : La quintessence du beau
La seconde partie du film, The Hardcore of Beauty ( La Quintessence du beau 1953-1960) commence en 1953, quand László Tóth parvient à accueillir sa famille aux États-Unis et nous plonge dans un projet fou. C’est le tournant du film. Le projet dans lequel est embarqué László Tóth est colossal, un vaisseau de béton brut censé accueillir une bibliothèque, un gymnase et une église qui enchaînent l’artiste des années durant, longtemps après l’arrivée de ses bien-aimées. Mais le chaos guette. La drogue, la folie créative et l’antisémitisme rendent tout difficile pour cet homme génial mais fragile, comme bloqué à l’étage des opprimés, des dominés. Le projet va précipiter la famille dans un drame.
Troisième partie : Première Biennale d’architecture à Venise
La troisième partie, l’épilogue, s’intitule Première Biennale d'architecture à Venise (1980). Le réalisateur nous donne les clés que l’on n’avait pas. En 1980, une rétrospective des œuvres de László est organisée à Venise. Il est désormais veuf, aphasique et en fauteuil roulant. L’exposition comprend le centre communautaire, enfin achevé en 1973, après une interruption de dix ans. Zsófia, accompagnée de László, prononce un discours soulignant la façon dont l’architecte a conçu le centre communautaire Van Buren pour ressembler aux camps de concentration où ont été emprisonnés les Tóth, et qui fonctionne comme un moyen cathartique. Elle termine en affirmant que László lui a dit un jour : « Peu importe ce que les autres essaient de vous vendre, c’est la destination qui compte, pas le voyage ».
Jusqu’au bout, ce film nous surprend. Plus précisément, la chanson qui accompagne le générique de fin :“One for you, one for me, un morceau disco survolté datant de 1978 du duo italien La Bionda. Compte tenu de la complexité du film, la chanson est loin d'être un simple gadget. En témoigne son refrain, “un pour toi, un pour moi”, variante du vieux dicton hollywoodien “un pour eux, un pour moi”, qui fait référence à l'équilibre que trouvent les cinéastes entre les projets qui plaisent au public et aux studios et ceux qui peuvent paraître plus étranges, plus personnels. Une attitude joyeusement pragmatique qui tranche avec l'intransigeance du personnage de László Tóth, artiste puriste qui serait sans doute incapable de concevoir un bâtiment “pour eux”, même s'il le voulait. Le film est à la fois un film sur une histoire de couple mais aussi un film qui raconte beaucoup, de choses sur l’Amérique et sur la puissance sociale. C’est un film grandiose mais à petit budget. Le travail du son est incroyable, remplissant le film d’une musique presque dissonante. The Brutalist peut être comparé à d'autres épopées américaines, telles que There will be blood (Paul Thomas Anderson) ou encore Le parrain (Francis Ford Coppola) . Bien sûr, on peut leur trouver des similitudes, mais on ressent dans le film de Brady Corbet un pouvoir ironique inédit, qui doit beaucoup à sa chanson de fin. La question du film peut alors se formuler ainsi : comment un geste artistique grandiose et radical est-il possible dans un espace économique hostile comme celui des Etats-Unis (Le Monde) ?
The Brutalist a remporté le Lion d’argent à Venise, trois prix aux Golden Globe, le BAFTA du meilleur réalisateur ainsi que le prix de la meilleure photographie, celui de la meilleure musique et le prix du meilleur acteur pour Adrien Brody aux Oscars 2025.
Pierre Trotemann
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