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Les versets de l'oubli


(France, Allemagne, Pays-Bas, Chili - 92' - 2018)


Réalisateur et scénario : Alireza Khatami


Directeur de la photographie : Antoine Héberlé


Monteur : Florent Mangeot


Interprétation : Juan Margallo (Le gardien de la morgue) ; Tomas del Estal (Le fossoyeur) ; Manuel Moron (Le chauffer de la voiture) ; Itziar Aizpuru (la vieille femme) ; Julio Jung (l'employé des archives)


L'indispensable mémoire du cœur

Les versets de l'oubli d'Alireza Khatami

Los versos del olvido est le premier film d'Alireza Khatami, réalisateur iranien. Khatami a étudié d'abord en Malaisie puis obtenu un Master en production de film aux Etats-Unis. Il a été sélectionné en résidence par la Cinéfondation de Cannes en 2012 ; élève aussi du campus des jeunes talents de Berlin et du Talent Lab du festival de Toronto.

Dans une petite bourgade du Chili, un vieil homme qui a oublié son nom est responsable du cimetière et de la morgue, petit établissement vétuste en surface mais dédale en sous-sol où sont entreposées les archives des défunts depuis son origine, qui vient d'être désaffecté. Il découvre le cadavre d'une jeune femme inconnue battue à mort par des miliciens au cours d'une manifestation.

Le film s'ouvre sur un vieil homme adossé à un arbre dans un cimetière. Cette première image insiste sur la faiblesse humaine en fin de vie et renvoie naturellement au titre du film: l'oubli. Ne pas être capable de se souvenir, c’est perdre ses capacités et peu à peu ses relations sociales. Cependant, la caméra se rapprochant, un monologue venu d'ailleurs devient distinct : c'est l'histoire de la vie du défunt pour lequel la pelle du fossoyeur, invisible mais audible au fond de son trou, fait gicler la terre. Le vieillard tend la main pour partager des grains de raisins avec son compagnon. La poésie fait son entrée et ne quittera plus le film.

Le titre original espagnol, Los versos del olvido, peut se traduire aussi comme 'Les vers de l'oubli' ou 'Le poème de l'oubli ; la traduction française officielle lui donne une certaine connotation biblique qui dépasse peut-être les intentions de l'auteur. Par contre une référence mythologique à Léthé, la rivière de l'oubli, s'impose rapidement. Cette déesse de l'oubli est associée aux violences physiques comme psychologiques et à la souffrance qui en découle. « Donne-moi, s’il en existe, de cette eau de Léthé qui tue la mémoire du cœ;ur... » écrit le poète Ovide, exilé.

La mémoire du cœ;ur, qui peut briser un être humain, s'est détachée du vieillard ; une rencontre fortuite avec un ancien codétenu, amnésique également, l'explique : leur prison chilienne était aussi celle des condamnés politiques, ils ont assisté à leurs exécutions. Cette rencontre, suivie de l'attaque du vieillard par un groupe de miliciens, contribuera à faire revivre sa 'mémoire du cœ;ur' à la découverte d'une jeune manifestante tabassée à mort et oubliée par ses agresseurs dans un coin de sa morgue. Il ne la connaît pas, mais elle représente pour lui toutes les souffrances endurée par les jeunes chiliens dans leur lutte contre la dictature. Comme Saul dans le film Le fils de Saul de Làszlo Nemes, il adopte cette jeune morte comme sa fille et fera tout son possible pour lui offrir une sépulture décente. Parmi les six baleines venues s'échouer sur une plage voisine, la seule sauvée rappelle au vieillard la boucle d'oreille en forme de baleine trouvée au cours du nettoyage de la morgue et restituée à la jeune femme dans son casier mortuaire : une espèce en danger qu'il faut préserver.

Le vieux gardien semble se mouvoir dans un espace et une temporalité brouillés. Son fil d'Ariane fait d'une longue ficelle enroulée sur un morceau de bois, symbole de l'oubli de son chemin, le guide dans le dédale du sous-sol où s'entasse la mémoire des morts sous forme de dossiers. Mais il saura, la réminiscence revenue, perdre les assassins dans ce labyrinthe et retrouver la sortie. Le fossoyeur qui raconte la vie de ses 'clients', enfoncé dans son trou d'où seules ses paroles émergent, fait référence aussi à cette mémoire enfouie dans le sous-sol de la morgue, et il n'apparaît pas avant la fin du film, signe de retour, à l'air libre, du souvenir. La vieille dame qui cherche désespérément sa fille ne prononce pas un mot ; elle n'a qu'une seule obsession et ne veut pas s'en distraire. Seul l'ami qui le véhicule régulièrement semble vivre et parler dans le présent, il marie sa fille et conseille à son compagnon de prétendre qu'il a oublié. Aucun de ces personnages n'a un nom, comme si nous partagions le même oubli. Et ce sentiment nous les rend plus proches encore.

Dans ce premier film de grande qualité poétique et artistique, le réalisateur iranien a su faire siennes les ressources enseignées par son mentor Ashgar Farhadi et cependant se montrer d'une grande liberté créative en se positionnant dans un univers d'intériorité parfaitement rendue.

Alireza Khatami confie : « Les versets de l'oubli est inspiré par des événements tragiques qui me tiennent à cœ;ur... l'amnésie historique entraîne la répétition inexorable de la violence. Les versets de l'oubli répond à la nécessité de se souvenir du passé et de résister à la violence. »

Nicole Vercueil

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  • Emission Champ Contrechamp du 24 novembre 2015 (J. Lods, F. Lods, J. Zucker et J. Champeaux)

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