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L'homme sans passé


Réalisé par Aki Kaurismäki en 2002, avec Markku Peltola (l'homme sans passé), Kati Outinen (Irma), Juhani Niemela (Nieminen).


Film français , finlandais, allemand


Festival de Cannes : Grand Prix, Prix d’interprétation féminine, Prix œcuménique


Résumé : Un homme, la nuit à sa sortie de gare, se fait voler et rouer de coups par un gang. Il meurt officiellement à l'hôpital, mais quelques instants plus tard, se réveille amnésique et sort dans la nuit. Il est recueilli par des sans-abris qui habitent un hameau de containers. Il y réapprend à vivre et se réinsère plus tard dans une activité indépendante. Il retrouvera alors son identité et ses souvenirs.


Renaissance en bout de ligne

L'homme sans passé d'Aki Kaurismaki

Le train arrive en bout de ligne. L'homme qui fumait une cigarette dans le couloir descend et sort dans la nuit. Ce n'est plus une heure pour rentrer chez soi ou trouver un hôtel. Il suffit d'attendre le jour sur un banc. L'heure est incertaine : les horloges de la gare sont toutes discordantes. Un gang vole l'inconnu, le tabasse le laissant pour mort - masque mortuaire de soudeur (trouvé par ses agresseurs dans la valise) sur le visage mais aussi masque d'incognito. Son fantôme, en quelque sorte, rentre dans la gare peu après, les gens s’écartent, gros plan sur la main blessée mais pas sur le visage qui reste hors champ. Evanoui dans les toilettes, il est découvert par un employé,. « Eh Helsinki ? Tu es d’ici ? » On est bien à Helsinki.

L'homme blessé meurt à l’hôpital. L’heure est alors précisée : 5h12. Il connaîtra une renaissance. Faute de nom, nous l'appellerons M..

M. est amoindri, doublement étranger : la ville lui est inconnue, il est inconnu aussi pour les autres et pour lui-même et sa maigre valise aussi bien que ses souvenirs ont disparu, il n'a pas d’identité. Il est neuf.

Matt.25 : « J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais étranger, et vous m'avez recueilli ». Ici ce sont précisément les plus petits qui vont soutenir un démuni. Ils vont sauver M. alors que, dans la gare, les passants s'écartaient. Quand celui-ci gît au bord du chemin, enveloppé encore des ses bandelettes d'hôpital (rappelant ainsi L'homme invisible de James Whale - 1933), le premier vagabond rencontré vole les bottes de M. mais remet scrupuleusement ses propres baskets sur les pieds nus. Deux enfants portent secours au blessé en prévenant leur père et le conduisant par la main. La famille d'accueil est unie. M. renaît, en passant par toutes les découvertes de l'enfance : du mutisme à la parole, de la cuillère administrée à un repas de gala (« Nous sortons pour dîner » dit Nieminen avec dignité, en l'emmenant au restaurant de l’Armée du Salut), de la partie de cartes avec les garçons à l'organisation d'un concert rock autour des containers, de la chambre d'enfants au container-logement indépendant.

M. se prend alors tout à fait en charge et s'organise pour un nouveau départ : un travail pour payer son loyer et s'habiller mieux. Ces scènes affirment que, lorsqu'il a la possibilité de se prendre en charge, un SDF peut trouver le chemin de sa réinsertion dans un engrenage salutaire. M. demande de l'aide pour laver sa chemise (il n'en a qu'une) mais le fera seul par la suite. Plus tard, à l'Armée du Salut, il ira chercher des vêtements.

Des articles de sociologues sur la communauté des personnes sans domicile fixe en rapportent certaines constantes remarquables. Leur population n'est pas figée ni sociologiquement homogène. La plupart d'entre eux a perdu (volontairement ou non) ses papiers d'identité. C'est une des principales causes qui y amène de nouveaux éléments. Est observée entre eux une grande solidarité ; en témoignent dans le film la famille de Nieminen, l'électricien et la violente revanche du groupe sur les agresseurs de l'un d'entre eux. Même le gardien des containers parle de l'attaque sur un des 'nôtres' et secourt le handicapé battu. Le bricolage pour améliorer l'existence est aussi mentionné, rendu en images dans le film par la douche du père, la réparation du juke box, le démontage du bulldozer, et... la culture des pommes de terre. De même les échanges de renseignements sont utiles au quotidien comme le container vide, la soupe de l'Armée du Salut, l'adresse de l'ANPE ou l'électricien bénévole qui connait la décharge. On constate aussi une certaine confiance : absence de barbelés autour du petit jardin de M. alors qu'un haut grillage entoure celui du gardien. Les SDF ne boudent pas non plus le rendez-vous avec la culture lorsqu'ils peuvent y accéder ; le succès du concert de rock organisé par M. dans le quartier des containers l'illustre parfaitement. Lorsqu'elle retrouve son identité et un métier, une personne sans domicile fixe arrive souvent, comme M., à sortir de la communauté.

On peut comparer ces attitudes positives avec le rejet exprimé par le visage des passants dans la gare à la vue de M., gravement blessé, et surtout l'isolement affectif d'Irma, employée de l'Armée du Salut, dans son foyer désert.

Le réalisateur multiplie les expressions mutiques de ses personnages, ou les gestes simples et sobres pour exprimer des sentiments. En particulier, Nieminen et sa femme échangent quelques regards qui suffisent pour exprimer leur tendresse, leurs inquiétudes, leurs joies. Les musiciens un peu coincés de l'armée du Salut s'animent chacun à son tour sur la musique rock du juke box en tapant discrètement du pied ou marquant le temps, les doigts sur leurs genoux.

Ce style épuré se retrouve dans la plupart des films de Kaurismaki.

Les acteurs ne correspondent pas aux critères d'un casting de film : ils incarnent des personnages pauvres, souvent vieux et handicapés, généralement laids, mais ils aiment la vie et le scénario évite ainsi le pathos. Certains personnages ont même des comportements évangéliques comme la famille Nieminen, l'électricien demandant pour seul salaire : « Si je tombe dans le caniveau, ramasse-moi », et les deux femmes du café offrant un repas à M. affamé.

La première manifestation de dérision dans le film est le bruit du nez de M., blessé à l'hôpital, qui le redresse d'un geste sec avant de s'enfuir. Par la suite les réponses décalées de M. aux questions de l'administration sont aussi la source d'une comique incompréhension. Si l'humour reste présent tout le long du film il est cependant plutôt noir. Cet humour empêche une identification avec les personnages en permettant au spectateur d'échapper à une émotion trop forte qui nuirait au message.

Kaurismaki, depuis le début de sa carrière de réalisateur, ne fait pas de film sans support musical. Celui-ci fait partie du discours : c’est la contribution gratuite, le cadeau, de M. à son nouvel emploi à l'Armée du Salut. Annikki Tähti, une chanteuse finlandaise qui a été célèbre dans son pays, en qui interprète la responsable de l'équipe locale de l'Armée du Salut, y joue sa part en chantant le tango 'finlandais' d'une voix chaude et émouvante. Ses supérieurs hauts gradés en ont apprécié les accents et les bienfaits, même s'ils en étaient un peu inquiets au départ. Une conversion à leur tour...

Chacun doit avoir sa propre idée sur les images de fin suivant ce qui l'a touché dans ce film. Personnellement j'ai ressenti dans le port, les grues, les sirènes de bateaux, les trains, toujours présents dans les images ou les sons, que ces voyages représentaient des vies, la vie, et que la trajectoire du train de marchandises coupant le passage à niveau après sa traversée par Irma et M. était le signe d'une nouvelle existence qui s'ouvrait pour leur couple. M., après sa renaissance, a franchi toutes les étapes pour devenir un homme nouveau. Il a grandi, il a reçu, il a donné, il prend son destin en mains et disparaît, ainsi qu'Irma, de notre propos.

Nicole Vercueil

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